Carnet de Bord : Charles, fondateur du label Le Turc Mécanique

Les Tambours m’ont demandé de vous écrire un topo à propos du Turc Mécanique, le label que je mène. Je ne sais pas s’ils avaient juste la flemme d’écrire des questions, mais ils m’ont laissé carte blanche. Du coup, je me retrouve comme un idiot avec un clavier et une page Word. C’est pas évident.

 Mon label s’appelle Le Turc Mecanique. Je développe une musique issue des années 80, cold wave, industrielle, gazeuse, parfois considérée comme « rock » ou « électronique ». Les groupes sont français, et très variés, je ne suis pas très doué pour les étiquettes. Car dans l’héritage de cette époque il y a plein de choses. Je le mène seul, avec le soutien de copains comme Adrian Martin pour la vidéo.

PASSION – PATIENCE

400462_347891865295557_742724776_nCommençons directement par le chiant : tenir un label à l’heure actuelle, c’est claquer son fric allègrement, courir après tout le monde tout le temps, prier abstraitement pour qu’une chronique tombe sur un disque, faire des aller-retours toujours trop peu nombreux à la poste, faire de mails, refaire des mails, avoir un ratio de réponses suffisant pour envisager la défenestration. S’engueuler avec certains, négocier avec d’autres, courir après le meilleur rapport qualité prix pour le pressage des disques, se remettre constamment en question. Attendre, beaucoup. Dans mon cas, c’est aussi être seul sur le bateau, malgré le soutien psychologique de copains ou labels-copains

On bosse tous à perte la plupart du temps. Je fais ça par passion, évidemment, mais aussi parce que ça donne du sens à la vie, ça justifie le fait d’être éveillé plutôt que de dormir. Ça la structure : je vais bosser pour gagner des ronds pour sortir des disques, je rentre chez moi et je monte des trucs pour essayer d’en faire la promotion, je sors découvrir des nouveaux trucs dans des concerts ou des fêtes, etc…

Il n’y a pas de « recette », de façon de travailler automatique dans les petits labels, pour la bonne raison qu’on travaille avec presque rien, et qu’on ne peut donc pas rentrer dans des schémas automatisés qui nous feraient passer à côté de pleins de choses. On fait des mails à une personne à la fois, on passe du temps au téléphone avec les différents acteurs, on travaille chaque disque différemment.

Les groupes du label vont de Strasbourg, qui chante « Sexe et Violence » sur une musique ultra bruyante à Backt Mariah qui fait infuser un esprit wave dans une espèce d’Eurodance dansant et émotif. On ne peut pas défendre le punk de Last Night et la pop sanglante de Maria False de la même manière, il faut donc que chaque acteur soit relativement élastique. Quand l’un devient trop rigide, trop borné dans ses idées, ça peut plomber un projet. Il faut donc être attentif et hyper disponible.

En 2014, il n’y a presque plus de labels indépendants qui gèrent la production ou l’édition des morceaux. Aujourd’hui, nous fabriquons l’objet disque, le distribuons et en faisons la promotion, essentiellement. On n’est plus employeurs des groupes, on se place en partenaires. On les aide à « grossir », le but étant qu’ensuite, ils aient pleins de dates, qu’ils puisent avoir le choix de rester ou de travailler avec de plus gros labels et qu’à terme, ils puissent toucher assez de thunes pour ne faire plus que de la musique.

Je claque l’essentiel de mon petit salaire pour sortir ces disques, parce que je n’arrive pas encore à tout rentabiliser et que, surtout, je n’ai pas le temps d’attendre que les ronds soient rentrés pour proposer d’autres choses : les groupes français sont très bons, vraiment, et perdre du temps n’a aucun sens. Les disques doivent exister, on n’est pas nombreux à pouvoir/vouloir les faire, s’il faut que je bouffe du riz, ça me va.

185867_343589709059106_1141799773_nDARK – HISTOIRE

L’histoire du label, maintenant. D’abord, précisons que je dois être un des mecs les plus jeunes dans cet univers. Je suis à peine majeur aux US.

Au chômage étudiant post-bac, je décide de proposer mes services à un webzine musique choisi de façon un peu random. Ado middle-banlieusard avec un patrimoine musical « normal + » (le punk français, Nuggets, Throbbing Gristle comme base), je me retrouve au milieu de types tous très au fait de ce qui se passe dans un « indé » que je n’imaginais même pas. Pour le peu de temps que j’y ai passé, j’y ai vécu un véritable choc des cultures, j’ai écouté des tonnes de trucs en un temps record, avec un appétit non contenu. Teenager vs trentenaires, humainement, ça n’a pas matché, et très vite, me revoilà à rien faire chez moi.

Toujours passionné pour ce monde que j’ai découvert presque par hasard, et hébergeant une amie peintre chez moi, j’ai lancé avec elle Le Turc Mecanique, qui au départ était un label cassette. On est en février 2012. Je n’avais strictement aucune idée de là où j’allais, mais j’avais drôlement envie d’y aller. J’aime sauter avant de regarder en bas. On a décidé de faire une compilation cassette, avec un budget de 300 balles maximum. J’ai envoyé des mails à des groupes que j’aimais, j’ai exploré, et en deux mois, on avait notre tracklisting. Lucie, ma pote, gérait l’aspect plastique du truc. 2 mois de plus, on avait 50 cassettes pressées, peintes à la main et des pochettes cousues dans du jean. Là, j’ai fait des mails aux médias que je connaissais. Ils ont été trois à y répondre et à chroniquer la compil’ : Gonzai, Foggy Girls Club et Ground Control To Major Tom. Dans l’indie, c’est pas de la merde, au contraire, et je leur serais éternellement reconnaissants. Parlez en à un chargé de promo de gros label : il va se foutre de ma gueule. C’est rien, quantitativement, pour eux, mais pour nous, ça a validé notre action.

Pendant l’année qui a suivi, Lucie quitte le bateau pour aller apprendre à faire ce qu’elle faisait déjà brillamment -de l’art- et je reste seul maître à bord. Je monte beaucoup de soirées à l’arrache, sans même parler -ni presque imaginer l’existence- de cachet fixe et autres trucs de bookers. J’ai pu faire des choses à l’Espace B, qui est une des salles les plus classes du monde en terme de programmation, alors qu’on avait rien prouvé à ce moment là. On a mis du temps à comprendre des trucs basiques, genre l’intérêt de la tête d’affiche, mais on s’en foutait : Nicolas Jublot, le programmateur, nous faisait confiance, je faisais mon max en terme de com’, ça fonctionnait un peu, sur des potes surtout, c’était stressant mais cool. L’objectif, c’était de pas trop passer pour des cons devant lui. Merci à lui, d’ailleurs, c’était un soutien précieux. Dans le même temps, on a rencontré plein de monde, plein d’autres labels, auprès desquels on a appris en discutant. Les deals, les formats, les médias, ça a été très enrichissant et encourageant. Dans le même temps, j’ai lancé une série de singles digitaux gratuits, les Cheap Recordings sur lesquels paraîtront des titres, entre autres, d’A V G V S T et Seventeen At This Time.

Le sous-amateurisme va commencer à s’arrêter début 2013 : maintenant que je sais mieux comment les autres labels fonctionnent, je prépare de nouveaux projets. On lance deux disques en production, pour des séries ultra limitées par manque de moyen. Au programme, deux 45 tours : groupe de pop shoegaze Maria False et le krautrock électronique de Montebourg. Je n’aime pas les étiquettes musicales, donc j’essaie de résumer au mieux. Là, je sais mieux comment bosser, on a plus d’échos dans la presse et notre réseau s’est élargi. D’ailleurs, ces sorties sont sold out aujourd’hui. Je découvre un autre truc : les singles, ça marche mal dans la presse parce qu’il n’y a que deux morceaux. Et que c’est peu pour écrire dessus. Bon à savoir. Encore une fois, j’invente l’eau tiède, mais encore fallait-il l’inventer.

Passe ensuite l’été-désert puis le rythme « nerveux » de sorties va commencer. D’abord une cassette d’un groupe punk trop dark pour les labels punks et trop punk pour les labels dark, Last Night. C’est puissant, les mélodies ont quelque chose de malsaines, Pat, au chant, te ravage la face. On est hors de notre activité de base, c’est vraiment punk, mais il fallait le faire. D’ailleurs, on vient de le ré-éditer en Vinyle en coprod avec Manic Depression. Ensuite, Punks Are Fags pointent le bout de leur nez avec un single produit par A V G V S T. Cette fois, je sais que ça ne marchera pas car c’est trop bizarre, et parce qu’ils sortent de nulle part. Je m’en fous, ils sont clairement trop intéressants pour les laisser dans leur placard. Ce disque est presque épuisé aujourd’hui, et, même si l’édition était aussi ultra limitée, ça me rend heureux.

Ensuite vient Backt Mariah, plus électro, plus dance. Mais lui, les lecteurs des Tambours le connaissent déjà très bien. Pour les Transmusicales, Dead avait besoin d’un peu de merchandising, du coup, je leur ai demandé d’ajouter une face B à leur EP, et on a fait une cassette. Leur musique est très étonnante, électronique, moite, un peu dansante et très bruyante à la fois.

Le plus gros disque que j’ai sorti jusqu’ici est arrivé à ce moment là : j’avais mailé Strasbourg, un groupe cold-indus-électronique en français de Bordeaux, pour faire une cassette. En se rencontrant, je leur ai dit d’aller aussi loin qu’ils le voulaient dans l’agressivité. En décembre, ils m’envoient les prémixes, et ça me scotche. Je check mon compte en banque : j’ai économisé suffisamment, je décide d’en faire le premier gros vinyle, à 300 exemplaires (ce qui est énorme quand vous cherchez à les écouler). Ce disque me rend très fier, je suis très heureux d’avoir pu le sortir : c’est nihiliste, ultra agressif, plus ou moins involontairement hyper en écho avec ce qu’on vit maintenant. Même les gens pour qui l’indie est un truc de mecs qui puent la bière comprennent ce disque, il est un peu universel. Même si ça ne veut pas dire qu’ils aiment ça. Mais moi, je l’aime vraiment.

Par contre, quand tu te retrouves avec trois cent vinyles dans ta piaule, tu fais moins le malin. Il faut organiser un réseau de distribution, contacter des disquaires, les convaincre d’acheter tes disques. C’est long, et là, j’ai vu mes limites, avec mon organisation bordélique. Aujourd’hui, j’essaie de structurer mes mailings, histoire de ne pas faire que du « un par un ». De travailler efficacement. Je le suis de plus en plus, mais il reste du boulot : j’ai beau y passer le plus clair de mon temps, il semble que je n’en ai pas assez ou que je le gère mal. Autre alternative : trouver un type aussi taré que moi pour me rejoindre dans le label. Mais même ça, c’est compliqué.

FUTUR – MAINTENANT

mauvaisgoutAujourd’hui, j’ai l’impression que Le Turc Mecanique est devenu un peu plus qu’un petit truc fait dans un petit coin par un mec tout seul. On y propose des choses de plus en plus ambitieuses, de plus en plus nombreuses, et quand j’aurais dépassé les problèmes d’organisation, je pense que je vais pouvoir balancer de plus en plus de disques chez les disquaires et dans la presse. J’ai appris qu’un des groupes que j’ai sorti allait peut être faire leur album sur un gros label. Et rien que ça, ça justifie tous les efforts que je fais.

Le prochain disque à venir, c’est un 45 tours (un single) d’Harshlove. Le mec joue de l’électro ultra violente, avec une maîtrise virtuose de la composition, bref, à l’heure du retour de gabber, ce mec va de l’avant avec une agressivité certaine, j’ai hâte que vous puissiez l’écouter. Et breaking news ! Avec Requiem Pour Un Twister, on vient de cosigner un disque qui sortira mi-fin juin normalement. Ce sera un disque parfait pour le matin, de la pop idéale. Parce qu’après avoir brisé des mâchoires avec Harshlove, il va falloir réconforter l’auditeur.

Le 16 mai, on fait une grosse fête avec Mauvais Goût, les orgas queer les plus frappés, avec AVGVST, Backt Mariah et, justement, Harshlove. Ce sera le Bal des Morts Vivants. Il y aura aussi Reno et Barbara Butch, les résidents et Kap Bambino en tête d’affiche. Avec les performers de Crisis en action toute la soirée, ce sera dingue ! Venez !

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