Interpol en interview : « On ne fait pas des concerts pour gagner notre vie mais pour vivre une expérience avec notre public »

L’année 2014 fut marquée par le retour du groupe « le plus britannique » en provenance de New York, je parle bien évidemment d’Interpol ! En pleine promo pour leur cinquième album El Pintor et à la veille de leurs deux concerts à l’Olympia le 27 et 28 janvier, nous avons rencontré Daniel Kessler, guitariste et membre fondateur du groupe.

Daniel Kessler Interpol

Interpol revient quatre ans après le précédent album, de quelle façon avez-vous abordé ce nouvel opus ?

Avec notre dernier album (titre éponyme – Interpol) nous avons tourné intensément pendant deux ans puis on a fait une pause durant laquelle j’ai pu bosser sur des démos. Pour la première fois, j’ai utilisé le logiciel Logic sur un ordinateur et ça m’a aidé à mettre en place mes idées, un peu comme un enregistreur quatre pistes finalement… ça reste très basique, c’est utile pour donner une direction sur la possible évolution d’un morceau : ici je verrais bien un couplet, ici un refrain etc. On s’est vu avec les autres membres pendant une semaine courant 2012, on a essayé des bribes de morceaux et on a vu que ça fonctionnait.

Sur ce cinquième album, votre musique donne l’impression d’un état d’urgence, elle sonne plus « direct », à la manière d’un trio punk rock, êtes-vous d’accord avec ce ressenti ?

Oui c’est vrai, il y a pas mal de spontanéité sur cet album. En 2012, Paul (Banks – chanteur) et moi-même étions pendant une semaine en studio et dès le second jour, on a senti cette urgence dont tu parles dans les démos. Parfois, ce n’est pas nécessaire de rendre les choses compliquées, il faut juste laisser les chansons se mettre en place et laisser l’émotion faire le reste. Du coup, à la fin de cette semaine, on avait déjà les titres My Desire, Anywhere  et un autre je crois bien… les arrangements sont restés très proches de ce que vous avez sur l’album.

Quand le processus se passe bien, que tout se met en place facilement entre nous deux, c’est rassurant. Mais tu ne peux pas prévoir ça dans la création d’un album, c’est un peu comme construire une maison… On a une idée principale mais on ne connait pas à l’avance les aléas qui vont interférer, bref on préfère jouer et voir ce qui se passe plutôt que de perdre du temps à parler autour de la musique.

A l’écoute de l’album et notamment du morceau Same Town, New Story on a l’impression qu’Interpol a fait peau neuve tout en revenant sur les sonorités des débuts, peut-on parler d’un retour aux sources ?

On ne peut pas parler d’un retour aux sources véritablement car j’adore tous nos albums précédents et ils étaient primordiaux dans l’histoire d’Interpol. Certes, artistiquement, tu dois progresser et voir plus loin, sortir des sentiers battus, je pense que cet album s’est fait dans un état d’urgence et que les morceaux venaient instinctivement. Sur Anywhere par exemple, j’avais le couplet et le refrain et je savais vers quelle direction aller. En revanche, sur le morceau Same Town, New Story, j’avais le riff de guitare seulement, c’était un instrumental à la base. Pas de basse, pas de voix.

Souvent Paul et moi travaillons les parties guitares séparées, c’est-à-dire que j’enregistre le matin par exemple et lui le soir. Quand je suis retourné en studio et que j’ai entendu les prises pour la basse et le chant de Paul : j’étais stupéfait ! C’était génial et ce fut l’un des moments les plus excitants de l’enregistrement. J’adore ce qui a été fait sur ce morceau, je ne pensais pas qu’on irait vers cette direction donc… ouais, c’était un super moment.

Interpol - El PintorParlons un peu du nom de l’album El Pintor (en français – Le Peintre) peut-on voir un lien abstrait avec la période de La Renaissance et la peinture ? Quelque part, cet album est comme un renouveau pour vous ?

(Rires) C’est la première fois qu’on me cite cette référence ! Merci et je te dirais… oui bien sûr ! C’est lié à l’ère de la Renaissance ! (rires) En fait, on avait déjà le visuel pour la pochette de l’album, ce qui est souvent sujet à divers points de vue, c’est normal. Paul a suggéré le titre El Pintor et j’ai beaucoup aimé ce titre collé à la pochette. Le fait aussi que ce soit en espagnol et une langue étrangère, le fait que ce ne soit pas l’un des titres de l’album, on laisse libre cours à notre inspiration et à une image plus abstraite. Pour moi, le fait que ce soit une anagramme est vraiment secondaire ici. Le titre El Pintor me touche tout simplement, ça fait sens chez moi.

Daniel, peux-tu nous parler de ton expérience au studio Electric Lady à New York et du travail avec l’ingénieur du son Alan Moulder (reconnu pour ses travaux avec Nine Inch Nails, My Bloody Valentine, U2, Placebo…) ?

Ce fut un réel plaisir de bosser avec Alan sur notre précédent album, il a travaillé tellement dur pour que tout se mette en place, il pouvait passer 14, 15 heures par jour à peaufiner nos morceaux en studio ! C’est assez impressionnant à voir, il est très concentré et pense à tout. Un mec adorable que je respecte beaucoup dans le milieu. Au final, une fois l’album fini, on ne regrette absolument pas d’avoir bossé avec lui de nouveau. Il y a une alchimie avec Interpol, on se fait confiance mutuellement, il ne va pas dénaturer le son mais plutôt l’emmener à un autre niveau.

Enregistrer à Electric Lady Studio est toujours un moment agréable, les gens là-bas sont incroyables et c’est l’un des rares studios où tu peux fermer les portes et oublier le tumulte de New York, c’est assez rare. On a également enregistré à Brooklyn chez Atomic Sound et enfin à Londres en janvier/février avec Alan pour le mixage de l’album.

Peux-tu nous parler de ton équipement en studio justement ? Utilises-tu des effets et autres guitares spécifiques pour façonner votre son ?

(En français) tu sais je suis quelqu’un qui ne change pas tellement… (rires) J’ai mis du temps avant d’avoir le son qui me convenait mais on va dire que sur cet album et le précédent, j’utilise principalement une guitare Gretsch des années 60 : J’adore cette guitare. Enfin et on a toujours fait ça, on utilise différents amplis que l’on regroupe dans une pièce du studio. C’est d’ailleurs extrêmement bruyant quand t’es dans la pièce ! On sépare les amplis par des panneaux mais le but est d’essayer de mixer chaque ampli ensemble pour créer un nouveau son justement. Ça se rapproche de la peinture finalement ! On essaye différentes couleurs pour se rapprocher du bon son, parfois un gros ampli est nécessaire ou un petit cela dépend… comme un peintre ! Comme à La Renaissance ! (rires)

02Interpol est désormais un groupe reconnu dans le monde entier et vous avez l’opportunité de jouer dans de nombreuses salles. Penses-tu qu’il faille revenir au « bon vieux temps » pour un groupe de nos jours ? Survivre en jouant en live un maximum de scènes possibles ?

C’est drôle car lorsque notre premier album est sorti en 2002 (Turn On The Bright Lights) il est arrivé vers la fin de l’ancien modèle des maisons de disque et de son fonctionnement. C’était avant l’avènement des réseaux sociaux. On faisait des émissions de radios, des showcases dans des magasins de disques et petit à petit, avec le bouche à oreille, on voyait bien notre base fan s’agrandir au fur et à mesure des shows et ce n’était pas dû forcément à un gros hit. En 2004, quand notre second album (Antics) est sorti, tout a changé, nous n’étions plus dans cet ancien modèle. Pour autant je n’ai pas vraiment ressenti ce changement, ce basculement entre l’ancien et le nouveau régime… quand cela va t-il cesser ? Je n’en ai aucune idée.

C’est ainsi que les choses se passent désormais, je suis conscient de ces évolutions mais me concernant, j’aime jouer en live et rencontrer notre public, je ne fais pas de concerts pour gagner ma vie, je joue car nous avons un nouveau disque avec de nouvelles chansons. J’aime également jouer les anciens morceaux, il n’y a pas de vieux morceaux mixés avec les nouveaux, il s’agit d’une expérience, d’un partage entre nous sur scène et le public dans la salle, cela doit rester inoubliable pour les spectateurs.

Vous êtes de retour à Paris pour deux dates dans cette salle mythique de l’Olympia, avez-vous déjà joué là-bas ? Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Non, nous n’avons jamais joué à l’Olympia. Évidemment je connais un peu l’histoire de la salle avec Edith Piaf, les néons à l’extérieur etc. On est conscient avec les autres membres d’Interpol du prestige mondial de cette salle et de ce que cela représente. De plus, on a la chance de jouer deux soirs donc on a hâte d’y être. Paris est une ville qui m’est chère car j’ai grandi ici enfant, j’y ai rencontré Paul aussi.


LE QUIZ DES TAMBOURS

La première chanson que t’es appris à jouer à la guitare ?

Wipeout de The Surfaris ! C’est le premier morceau que j’ai appris à la guitare… je devais avoir 13 ans si je me rappelle bien. Il y avait ce mec, un ami de ma famille à Washington qui passait nous voir; faut savoir qu’à Washington la scène punk est assez importante et ce mec en faisait partie, il m’a donc appris ces quelques notes, juste ce riff et j’ai commencé comme ça. (rires)

Une chanson que tu écoutes quand tu es déprimé ?

…Je n’en ai pas particulièrement. Quand je me sens seul, j’écoute de la musique et je me sens mieux. Notamment quand je marche dans la rue, certains morceaux provoquent une sorte d’adrénaline, les morceaux tristes ne me rendent pas tristes pour autant, je me sens bien !

Tes derniers coup de cœur ?

Le dernier album des Blonde Redhead que je trouve très beau, le dernier Aphex Twin, l’album de Daniel Avery.

Ton guilty pleasure ?

Milkshake de Kelis ! Je trouve que c’est une super chanson et le clip aussi.


Interpol, album El Pintor (2014), Soft Limit / Pias France
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Merci à Mathieu Pinaud !