Katie Stelmanis : « Le prochain album d’Austra sera plus politique. »

On avait laissé Austra sur leur dernier EP, Habitat, publié en 2014. De passage en France début juillet pour le Loud & Proud Festival, la tête pensante du groupe Katie Stelmanis nous donne des infos sur son prochain album et nous parle sans langue de bois du business de la musique mais aussi de féminisme et de politique. Un entretien passionnant !

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Ça fait un moment qu’on n’avait pas eu de news d’Austra. Que deviens-tu ?

Je vais bien, je suis en train d’écrire un nouvel album.

Ton dernier EP Habitat est un OVNI dans ta discographie. Peux-tu revenir sur son origine ?

La chanson Habitat est en fait très ancienne, elle date de l’époque de Feel It Break. Les autres titres proviennent d’innombrables sessions où l’on s’amuse, on expérimente avec des sonorités qui n’auraient pas vraiment leur place sur un album. C’était l’occasion de les sortir.

A quoi peut-on s’attendre sur le prochain album ?

Je ne peux pas encore en dire grand-chose, si ce n’est qu’il est presque terminé. Ce sera beaucoup plus électro que le précédent, et plus politique aussi.

austra_2013Entre Feel it Break et Olympia, Austra est devenu un véritable groupe, dans lequel chacun des membres participait à l’écriture. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Il est vrai qu’Olympia était vraiment l’album d’un groupe, et d’ailleurs on le criait sur tous les toits. Mais c’était une phase, qui correspondait à Olympia, et ce ne sera pas toujours nécessairement le cas. Sari et Romy, par exemple, avaient mis de côté leur projet Tasseomancy depuis des années, et elles ont senti que le temps était venu de s’y consacrer pleinement. Ce qu’elles ont fait. L’identité d’Austra aujourd’hui se rapproche plus de ce qu’on faisait à nos débuts.

C’est plutôt rare de tourner entre deux albums. C’est une opportunité qui s’est présentée ? Vous vouliez tester les nouveaux titres auprès du public ?

Un peu les deux. Pour être honnête, nous vivons exclusivement des revenus de nos concerts. Ça peut sembler bizarre d’être en tournée maintenant alors qu’on est en train de finir l’album, mais notre dernière tournée remontant à plus de 6 mois, il faut bien vivre jusqu’à a sortie de l’album et la prochaine tournée.

« J’ai adoré l’ambiance du Loud & Proud Festival »

C’est la première édition du Loud & Proud festival, comment t’es-tu retrouvée sur cet événement ?

C’est l’un des organisateurs qui est venu nous voir alors qu’on jouait à Stargayzer, un festival queer au Texas. Il démarchait un peu tous les groupes et on a dit oui. J’aime beaucoup l’ambiance du Loud & Proud, et la salle est magnifique !

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Austra live au Loud & Proud Festival (photos : Gaëlle Matata)

« Etre queer, c’est se définir soi-même »

En France, le terme queer n’est pas encore très connu du grand public. Qu’est-ce qu’un.e artiste queer pour toi ?

C’est avant-tout une façon de se définir soi-même. La plupart des gens dans mon entourage se définissent comme queer plutôt que gay ou lesbienne, car le concept de queer laisse plus de place à l’éventail des identités de genre dans toute leur diversité.

En France, le Canada est perçu comme un pays très progressiste. Peux-tu nous parler de la scène queer là-bas ?

J’ai eu la chance de grandir à Toronto à l’époque où la scène queer était à son apogée. C’est toujours cool aujourd’hui, mais tu sais, ça va, ça vient… Quand j’avais 20 ans, il se passait quelque chose tous les soirs de la semaine. Tout le monde se lookait, c’était très inclusif… C’était vraiment une chouette période.

« C’est une bonne chose qu’on parle de plus en plus de féminisme dans le grand public, mais encore faut-il savoir de quoi on parle. »

Tu es militante féministe et tu as publié une tribune sur Pitchfork au sujet des violences contre les femmes dans la sphère artiste. Peux-tu nous en parler ?

Oui. Au départ, j’ai twitté une pétition d’Erica Shiner pour faire interdire un concert d’un groupe qui promeut le viol en réunion et le meurtre des femmes dans ses chansons. Ce qui m’a valu un tsunami de commentaires, pour la plupart négatifs. Même de la part de certains de nos fans. J’ai alors écrit cet édito sous la forme d’une réponse à tous mes détracteurs. J’étais à la fois très heureuse que la pétition ait recueilli 60 000 signatures, mais aussi très en colère à cause de tous ces commentaires. Il y a encore beaucoup à faire…

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Lire la suite sur Pitchfork.com

 

As-tu déjà été victime de sexisme au cours de ta carrière ?

Oh que oui ! Sur plusieurs niveaux. Je pense que l’industrie musicale est l’une des plus sexistes au monde. Dans 90% des cas, si tu veux réussir en tant que musicienne, tu dois aussi être top model, et tu dois beaucoup plus faire tes preuves pour être prise au sérieux. J’ai lu récemment un article très intéressant sur le sujet sur Pitchfork. C’était sur la façon dont les femmes qui ont des problèmes d’alcool ou de drogues sont vues comme de vulgaires toxicos alors que les hommes dans la même situation sont vus comme des héros, qui arrivent à se surpasser et qui conservent leur génie. L’article comparait le traitement médiatique de Kurt Cobain et Amy Winehouse, on en a pas mal parlé ces derniers temps.

Le monde de la pop s’est emparé des problématiques féministes ces dernières années avec des artistes comme Beyoncé ou Miley Cyrus. Que penses-tu de ce phénomène ?

Je trouve que c’est une bonne chose qu’on parle de féminisme dans le grand public, mais encore faut-il savoir de quoi on parle. Par exemple, je n’aime pas du tout la campagne d’Hillary Clinton, qui s’appuie sur le féminisme… Mais il suffit de se pencher sur ses positions politiques pour voir qu’il n’en est rien ! Elle ne prévoit absolument rien pour les classes les plus défavorisées, pour les personnes de couleur, pour les trans, celles et ceux qui ne parviennent pas à trouver du travail parce que discriminé.e.s. Bien sûr, ce serait bien d’avoir une femme à la tête du pays, mais si on ne fait rien pour aider les plus opprimé.e.s, ça ne sert à rien. C’est bien beau de parler de l’égalité salariale pour les femmes blanches, mais que fait-on pour les femmes noires qui vivent dans le Bronx ?

« Tidal aurait eu plus d’impact en montrant la réalité du circuit indé »

Pour revenir à la sphère de la musique, on reparle beaucoup du streaming dernièrement avec les lancements de Tidal et Apple Music… Quelle est ta position sur le sujet ?

Et bien personnellement, je n’aime pas l’idée qu’une tierce personne fasse des profits avec un service qui rétribue si peu les artistes. Je trouve ça plus honnête que les gens téléchargent de la musique par eux-mêmes. Les gens ont l’impression de soutenir les artistes en payant un abonnement de 10 dollars par mois ; c’est une blague. Ça ne peut pas fonctionner. Nous vivons dans une époque où la seule chose qui a de la valeur, c’est ce que tu peux vendre ou acheter. Hélas, la musique n’est pas gratuite, et je me demande ce qu’il va advenir des musiciens.

Quand à Tidal, j’apprécie le fait qu’ils promettent de mieux payer les artistes, mais qui va payer pour ce service quand on peut s’abonner à Spotify pour 2 fois moins cher ? Surtout avec cette campagne de lancement qui a réuni les plus gros vendeurs de l’industrie du disque… Ça aurait sans doute eu plus d’impact s’ils avaient mis en avant des artistes indé, en montrant ce qu’est leur réalité.

C’est quoi avoir du succès en 2015 ?

C’est très étrange. Il y a des artistes qui vendent très peu de disques mais qui remplissent des salles dans le monde entier, et d’autres artistes qui ont une forte présence médiatique mais qui ne parviennent pas à attirer le public en concert. Il n’y a pas vraiment de formule. On a la chance avec Austra de faire partie de la première catégorie. Notre agent est ravi, notre label un peu moins. Tout ça n’a pas de sens.

Tu disais plus tôt devoir tourner régulièrement pour renflouer ton compte en banque. Est-ce que tu vis facilement de la musique ?

Oui, j’ai la chance d’être auteur, et les droits d’auteurs représentent la part la plus importante de mes revenus, ce qui n’est pas le cas des autres membres du groupe. Comme ma situation est plus confortable, je les aide autant que je peux, mais au bout d’un moment, il faut repartir en tournée pour remplir les caisses (rires).

« Les gens commencent à devenir plus engagés politiquement. »

Tu disais tout-à-l’heure que ton prochain album serait plus politique. Quelles sont les thématiques qui t’ont influencée ?

Nous vivons dans une période où les gens commencent à devenir plus engagés politiquement. On a souvent qualifié la culture hipster d’apathique, ce qui est vrai, mais en même temps ce n’était pas complètement de notre faute. Le néo-libéralisme a fait régresser la société et on commence à en percevoir les effets néfastes. Notre génération a grandi sans trop se soucier de l’avenir, on pensait qu’on pourrait faire ce qu’on voulait de nos vies. Et maintenant la plupart des gens autour de moi qui sont dans leur vingtaine ou leur trentaine n’ont pas de travail. Ils ne peuvent pas payer un loyer, acheter une maison… Ces options n’existent plus pour notre génération, et les gens commencent à se dire : « what the fuck ! ».

Oui, on a vu ça récemment en Europe avec la Grèce : il y a un fossé de plus en plus énorme entre les peuples et les gouvernements…

Exactement, c’est n’importe quoi ! Nous vivons dans une période de prise de conscience. Les gens s’engagent de plus en plus parce qu’ils se rendent compte qu’ils n’ont pas d’autre option. C’est ce qui m’inspire en ce moment, et c’est pareil pour de nombreux artistes. J’ai été très sensible au mouvement Occupy Wall Street, par exemple.

Pour finir sur une note plus légère, quel est ton dernier coup de cœur musical ?

Elle n’est plus de ce monde, il s’agit de la chanteuse mexicaine Chavela Vargas (1919-2012). J’ai passé une partie de l’été au Mexique et je me suis intéressée aux artistes qui jouaient dans les haciendas. Son histoire est fascinante : elle a commencé sa carrière en chantant dans la rue habillée comme un homme. Elle s’est déclarée lesbienne à 81 ans, affirmant qu’elle n’avait jamais couché avec un homme. Quelle pureté !

Un grand merci à Caroline & Domino Records !
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