LA PLAYLIST « VIEILLES PEAUX »

Vieilles peaux qui s’accrochent, vieilles peaux qui nous attendrissent, vieilles peaux de vaches, vieilles peaux dont on a parfois un peu honte mais vieilles peaux nécessaires dans une discothèque. On verra bien comment Mika vieillira, hein.

Jeanne Mas, pour commencer, évidemment. Elle est tellement passé à côté de sa carrière (certains disent qu’elle a renoncé pour son fils et que son retrait volontaire a sonné le glas de son court règne sur le showbizz, d’autres disent qu’elle était infecte, tant que Musamarra, auteur de ses tubes, proposa à Stéphanie de Monaco « Ouragan », car Jeanne l’avait refusé. Mauvaise pioche. Romano parti, il n’y eut plus un seul tube. Et nous reviendrons à Stéphanie un peu plus tard, bien sûr). Un medley acoustique fort jouissif, non ? Il est facile de résumer Marie-Paule Belle au « tube qui lui a sauvé la vie » (« La Parisienne ») mais son oeuvre regorge de perles signées Françoise Mallet-Joris : on passe régulièrement du rire aux larmes. « Moujik Russe » n’est pas un chef d’oeuvre intemporel mais une très agréable surprise un peu nawak, deux doigts de folie et quelques jeux de mots foireux. Pour sortir son kleenex, tentez de la même artiste « Quand nous serons amis », « Je veux pleurer comme Soraya » ou, dans un autre genre, « La clef ».

Catherine Ribeiro détonne dans cette reprise de Piaf qu’elle explose à la gauchiste, avec une charge d’explosif bien planquée derrière les cordes vocales. Magistral et nécessaire avant de plonger dans la guimauve de l’Eurovision 1972, remporté haut la main par Vicky Léandros, dans un « Après toi » produit par Klaus Munro très en forme sur les violons et les roucoulades. La diction fort particulière de Vicky mériterait un article entier. Place, place à Alain (Barrière) et Noëlle (Cordier) qui se déchirent : elle se fout bien de lui, moi je vous le dis (et j’avais même écrit un truc dessus, sur les Inrocks, par ici) et elle le mène en bateau de bout en bout, malgré les promesses.

Jill Caplan n’a pas eu l’excellente carrière qu’elle méritait : il reste quelques pépites comme ce très joli « Toi & Moi » datant de 2004 et réalisé par Jean-Christophe Urbain (Les Innocents). Pas un mot sur Jeanne Moreau et son India Song (que dire qui n’a pas déjà été dit ?), repris récemment dans une étonnante version par Fabien Ducommun. Invitation au voyage, vaporeuse, reçue sur papier d’Arménie par Isabelle Mayereau dans son magique « Tu m’écris », qu’on pourrait se passer en boucle un pluvieux dimanche d’automne. On est réveillé avant le souper par Nicole Croisille et ses soirées au château de Versailles : elle démarre piano mais finit dans les aigus, on ne l’arrête plus. Un morceau de bravoure. Mais pour la première fois elle s’est enfin sentie femme avec lui alors R E S P E C T.

Cross-over de dingue : Nana Mouskouri reprend du Francis Cabrel et se plaint de sa maison où « il n’y a pas d’abeilles sur les pots de confiture ». La pauvre. Cette version éthérée mérite plusieurs écoutes, rien que pour le « bruit des camions qui passent ». Tout ça est bien peu en comparaison d’une Sylvie Vartan qui nous la joue a capella devant un stade rempli (et conquis) pour son ex-mari : sa version (un rien adaptée) de « Tes tendres années », sans fioriture excessive est un petit monument de nostalgie et de camp. En parlant de camp, Régine s’y connait : seule elle peut faire passer sans trop de grossièreté son « Ouvre la bouche, ferme les yeux ». Pour creuser un peu plus loin, le titre écrit pour elle par Gainsbourg, « Les femmes, ça fait pd », mérite quelques écoutes, au moins autant qu’Azzuro, son tube éternel.

Pas de playlist paillettes/strass/plumes sans Zizi (Jeanmaire), Line Renaud (qui a appris l’Anglais chez Wall Street English, on suppose) ou Rina Ketty, un demi-siècle plus tôt, à vue de nez. Tournez, tournez la manivelle du gramophone. Si vraiment la version de « J’attendrai » vous semble un peu molle, rabattez-vous sur celle plus disco de Dalida. Mireille et Jean Sablon se disent Bye-Bye à la gare, des années avant que Françoise Hardy et Jacques Dutronc ne reprennent le morceau dans une très dispensable reprise. Dalida, justement, dont on vous parlait il n’y a pas deux minutes, déchire tout dans un de ses premiers tubes : ça roule des rrrrr, les violons s’emportent derrière et le tambourin est frappé en rythme, hop hop hop. 1955 again dans tes oreilles.

Sheila, idole à couettes des sixties puis idole disco des 70’s a eu un peu de mal à se renouveler dans les années 80, avant de disparaitre presque totalement. Dernière petite pépite de sa discographie le Tam Tam du Vent (1988) est un fort honorable single « radio FM made » pour quitter la scène….définitivement, puisqu’elle annonce un an plus tard son retrait du showbizz. Avant de revenir, forcément. Mais c’est une autre histoire, ça. Celle qui n’est jamais revenue, par contre, à la chanson, c’est Stéphanie (De Monaco) qui, dans ces Fleurs du Mal dédiées à Paul (Belmondo), son chéri de l’époque, s’en sortait fort honorablement, portée par les mélodies de Romano Musumarra dont on parlait plus tôt. Ca ressemble à du Elsa ? C’est normal, c’est la même période, la même équipe et la même voix, quand on ferme les yeux.

Il suffit parfois d’un seul tube écrit en cinq minutes sur un coin de table pour entrer dans la légende. Jackie Quartz raconte son histoire d’amour, vite fait, et elle la chante encore quarante ans plus tard. C’est pas formidable, ça ? Et dans le bar tabac de l’avenue de Clichy, le petit crème il coute combien, désormais ?

Je passe à la ligne car il faut que je me prépare mentalement à ce piano, ces cordes, et cette diction inimitable. Michelle Torr dépose son tablier dans la chanson la moins féministe de l’après-guerre se déroulant sur 3.30 et qui ne mérite pas plus d’une écoute par an. Trop de sucre tue le diabétique, au bout d’un moment. La partie parlée est un must du genre. Pauvre Michelle. Rejointe dans la souffrance par Jeane Manson qui aimerait bien faire l’amour une dernière fois avant de lui dire Adieu. On le comprend mais, honnêtement, c’est écrit partout dans tous les journaux féminins : c’est PAS une bonne idée. Quand c’est fini, c’est fini, Jeane. Sinon on pète totalement les plombs et on en vient à faire l’amour avec la mer, comme Véronique Jannot, en toute simplicité. Les paroles ont été écrites par un aréopage de zébus sous LSD, c’est le bruit qui court.

Toréador prends garde : Arielle Dombasle rend hommage aux férias de Dax, de Bayonne ou de Vic-Fezensac (coucou à nos amis du Gers) et c’est de suite l’été dans nos coeurs. Habillés tout en blanc, une écharpe rouge à la ceinture, nous faisons la Ola pour Brigitte Bardot et Jeanne Moreau (deuxième apparition, la vraie star de cette sélection) qui demandent à Véronique Sanson de conclure la playlist. En une petite minute. Parfaite petite minute. On s’en va, comme ça sans raison, mais tout appelle à l’amour. Et à un Volume 2, forcément.

William Réjault