Que reste-t-il de Lou Reed ?

Que les choses soient claires, Lou n’est pas un héros, il n’est pas non plus un minable. L’esquisse du personnage existe en milliers d’exemplaires dessinés par la presse rock depuis cinquante ans. Il ne s’agit ni de lui rendre un hommage, ni de le canoniser, ni de l’insulter. Il s’agit de le prendre pour ce qu’il est, au-delà des légendes urbaines, des mythes, des clichés.

Il y a deux ans, il se fait rejeter par un foie nouvellement greffé et s’en va aux fleurs. La terre entière, habituée depuis un demi-siècle à cohabiter avec Lou va devoir apprendre à vivre sans lui.

Il était qui ? Ce gosse fan de Rock & Roll, couvé par sa mère, s’ennuyant de tout et de rien. Qu’a-t-il fait pour subir à l’adolescence des séances d’électrochoc pour « soigner » ses tendances homo ? A vingt ans, alors que d’autres allaient à l’usine, Lou fantasmait sur la Factory, temple d’Andy Warhol et centre du monde, grosse concentration de l’univers des arts, des excentriques, des génies et des loosers. Le pays des merveilles pour un Lewis, explorant les voies des paradis artificiels injectés par toutes les voies pénétrables. Comme Baudelaire, il en fera un recueil et Andy dessinera la couverture. Sur la banane Warholienne était noté The Velvet Underground & Nico, c’est le premier jet de Lou (parce qu’il y a un détail qui vaut la dispute : Le Velvet Underground EST Lou Reed et Lou Reed EST le Velvet Underground). Il y balance tout ce qu’il a dans le ventre, vomit sa haine, son talent, son style et dans le bide, il y en a des trucs : des drogues, beaucoup de drogues, le sexe, déviant, sadomasochiste, les fêtes de la Factory…

C’est en ce jour de 1966 où le Banana Album sort qu’est né Lou Reed. Tout y est déjà : les thèmes de prédilection, le cynisme, le recul de la narration. Cette Factory qu’il avait tant fantasmée s’offre à lui, mais en réalité, il était l’offrande d’Andy Warhol, comme un objet, une chose, une bête de foire. Lou a été exploité par Warhol qui fait de lui l’une des créatures de sa cour, de son royaume Pop Art, comme un freak parmi d’autres.

Lou Reed

Être la chose de quelqu’un d’autre, Lou l’a aussi vécu avec Bowie, esthète, esprit brillant et vampirisateur qui façonnera Lou Reed à sa guise en produisant Transformer (et en passant, en repêchant Lou Reed du néant), faisant de lui un Ziggy Stardust cauchemardesque, le côté obscur de la musique glam dans ce Transformer, bible des travelos, cimetière des fleurs fanées du mal, avec lesquelles on fouette. Vicieux, déviant, disque du New York infréquentable, et Lou se laisse faire, laisse Bowie maquiller ses mots.

Au fond, Lou était un chroniqueur de la vie, un putain de narrateur des souterrains de la vie, il avait ce recul dans ses chansons. Il ne parlait pas de lui (ou du moins jamais directement), il parlait des autres, c’est que Lou était en perpétuel combat (ou peut -être en parfaite harmonie) avec son Demon. Il se cherche, écrit un chef d’œuvre, Berlin, sans jamais avoir foutu les pieds à Berlin, se teint les cheveux en jaune canari (encore une fois, comme Baudelaire) et partait en tournée revisiter ses morceaux dans le genre métal insupportable, Autodestructeur quand il sort Metal Machine Music, 4 pistes de bruit, distorsions indigestes, véritable suicide commercial. Enfin, pour se suicider commercialement il faudra déjà avoir du succès commercial, et puis, ses fans métalleux, de toute manière, il n’en voulait pas.

Au-delà de son rang d’auteur-compositeur, de rocker, Lou était beaucoup plus que ça, un artiste de la lignée de Baudelaire, Verlaine ou Edgar Allan Poe, poète de la bohème urbaine, cynique, froid et sociopathe, mais ce qui le distingue des autres, c’est la difficulté de s’exprimer, voix monocorde, carences techniques en tant que musicien, Lou était parti avec peu d’atouts pour mettre en scène ses esquisses parfois même avec des petites piques d’humour déguisé. Totalement drogué et survivant en même temps, il aura traversé les années 80 pour pondre un chef d’œuvre de cynisme, New York puis un disque testament avant l’heure : Magic And Loss, magnifiquement noir, prémonitoire, lucide, nocturne, beau.

Lou Reed

Étrangement, après Magic & Loss, Lou a l’air mieux, comme une renaissance, il est toujours le même, mais moins torturé, moins nerveux, peut-être même moins désobligeant (fait très difficile à prouver). Il écrira pour le théâtre, lui, Lou le littéraire (la pièce Time Rocker, The Music of City and Time de Bob Wilson) et rendra hommage à Edgar Allan Poe avec un disque (The Raven). Encore une fois comme Baudelaire, qui avait consacré son temps à traduire l’œuvre de Poe. Durant cette période, ses disques sont puissants, mais moins nerveux (Comme l’excellent Extasy).

C’est au fond peut être ça, Lou, un Baudelaire qui a vécu assez longtemps pour parvenir à une certaine sérénité, tout en gardant l’essence de lui-même, un artiste maudit sans fin tragique, un anarchiste, mais comme il le disait lui-même, un anarchiste avec un cœur.