Röyksopp en interview : « On n’a pas envie d’être sur scène à 70 ans »

Après 13 ans de carrière et 4 albums, Röyksopp annonce la sortie d’un nouvel album studio, The Inevitable End, le 10 novembre. Ce sera le dernier. Nous avons rencontré Svein et Torbjørn qui nous parlent de la conception de l’album, de l’avenir du groupe et de la musique, ainsi que de leurs nombreuses collaborations, en particulier avec Robyn.

English version Retour au dossier Röyksopp Rédac Chef

Royksopp en interview

• The Inevitable End est annoncé comme votre dernier album studio. Pourquoi inévitable ?

Torbjørn : Il y a beaucoup de réponses à cette question ; l’une d’entre elles, c’est que nous pensons avoir fait le tour de ce que nous voulions accomplir au cours de notre carrière. Honnêtement, nous pensons qu’on ne peut pas rester frais indéfiniment. Nous avons eu notre heure, maintenant il est temps d’aller de l’avant et d’essayer de nouvelles choses. Il ne fait aucun doute que nous allons continuer à faire de la musique, mais en ce qui concerne cette forme d’expression qu’est l’album, nous pensons avoir fait ce que nous voulions. Cette fin est « inévitable » dans le sens où en tant qu’artistes, nous sommes allés au bout de nos capacités créatives. D’autres personnes ont peut-être plus de choses à accomplir et peuvent allonger le processus, mais en ce qui nous concerne, nous avons dit ce que nous avions à dire. Il y a des tonnes d’exemples de gens qui font exactement l’inverse, et continuent encore et toujours…

Svein : Il faut aussi prendre en compte le fait que nos albums sont devenus de plus en plus conceptuels au fil du temps. Melody AM n’était pas centré autour d’une thématique en particulier. Avec The Understanding, nous avons commencé à aller dans une certaine direction, et ça s’est précisé de façon encore plus évidente sur Junior et Senior, qui étaient de véritables albums concepts. Et nous adorons ça ! Parfois, nous avons envie d’aller dans telle ou telle direction, et nous n’avons pas forcément besoin ni envie d’écrire 12 titres autour de la même thématique. Ce sont les réflexions que nous avons eues avant d’aborder ce tournant dans notre carrière. Mais l’album comporte plusieurs niveaux de lecture.

Torbjørn : Comme Svein l’a évoqué, l’album parle de la fin d’une étape dans notre carrière, mais ce n’est que l’un de ses aspects. Nous aimons bien que notre musique signifie plusieurs choses à la fois. Donc une partie de l’album parle de nous et de ce que nous faisons, mais il aborde aussi quelque chose de plus général. Lorsqu’on a pensé au titre de l’album, nous avons trouvé qu’il correspondait bien à ce que nous vivions à ce moment-là en tant que personnes. Nous avions envie de parler de la finitude des choses, pas forcément la mort à proprement parler, même si c’est latent, mais plutôt la fin de toutes choses, dans la vie des gens. Comme par exemples les sentiments qui naissent, puis s’estompent. Ce genre de choses.

Quand avez-vous décidé que ce serait votre dernier album ?

Torbjørn : En musique, beaucoup de personnes parlent de différentes façons de faire les choses, et pour un observateur extérieur, ça peut sembler un peu bordélique. Quelle est la meilleure façon de faire les choses, au juste ? Je pense qu’aujourd’hui, c’est différent pour chaque artiste. Il n’y a pas une façon de faire qui serait meilleure que les autres. Par exemple, les plus gros artistes ont tendance à se concentrer principalement sur les singles. Ça marche pour les grands noms, les pop stars mondiales. A côté, il y a des artistes plus underground qui ne sortent jamais quoi que ce soit qui ressemble à un album, ce qui ne les empêche pas pour autant de toucher un large public.

On pense à tout ça depuis longtemps. Le concept d’un album, c’est quelque chose qui s’adresse avant tout aux vrais mélomanes. Ça demande un minimum d’effort d’écouter un album dans son intégralité. Ce n’est pas forcément une mauvaise chose que les gens aient des capacités d’attention plus réduites, c’est juste un fait. Ce n’est ni mal, ni bien. Bon, c’est peut-être pas terrible, mais c’est un fait. Et nous faisons partie du lot. En termes de création artistique, nous aimons la concision. Ne pas être interrompu dans ce que nous avons à exprimer. Pour répondre à ta question, c’est une chose à laquelle nous avons réfléchi pendant plusieurs années.

Svein : Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise façon de consommer de la musique. Je crois simplement que l’idée d’un album séduit en premier lieu les gens qui sont vraiment passionnés par la musique, ou un artiste en particulier. Qui se disent : « j’ai envie de passer du temps avec cet artiste ; j’ai envie de me poser, mettre mon casque et rester comme ça pendant une heure ». Il n’y a rien de bien ou de mal là-dedans, c’est juste une manière d’utiliser son temps.

Pensez-vous que l’album est voué à disparaitre ? Comment voyez-vous l’avenir de la musique ?

Torbjørn : Il y a moins d’intérêt pour les albums, c’est sûr. Je ne connais pas les statistiques, mais ça baisse. Qui sait ce qui va se passer ? Peut-être qu’un jour l’album redeviendra populaire. Mais j’en doute, parce que l’album est relié à l’objet physique, que ce soit un CD ou un vinyle. Le CD a été un standard pendant des années, et je ne pense pas qu’il redevienne tendance. Sauf si un prochaine génération de hipsters décide de le réhabiliter.

Svein : Je pense que l’idée de l’album en elle-même ne va pas disparaitre, au moins pour les nostalgiques. Mais si l’on se penche sur l’histoire de la musique, c’est le single qui a été inventé en premier. Au départ, le single est un outil promotionnel pour les groupes live. Tu peux emporter la chanson avec toi et l’écouter à la maison. Je crois que ce sont les musiciens de jazz qui ont initié le concept d’album, pour la simple et bonne raison qu’ils écrivaient des morceaux plus longs, qui ne rentraient pas sur un 7’. C’est comme ça qu’est né le 12’, l’album tel qu’on le connait aujourd’hui. Dans les années 80, le CD est arrivé et s’est imposé comme le nouveau standard. Mais le vinyle n’a jamais complètement disparu. Il est simplement devenu plus marginal, et il commence à redevenir populaire tandis que le CD est en déclin. Je pense que l’album va survivre, mais que le CD ne restera qu’un lointain souvenir. C’est le vinyle qui prévaudra.

Torbjørn : Le vinyle est éternel. La musique y reste gravée plus longtemps que sur un CD. Aujourd’hui, le CD n’a plus aucune utilité, c’est du 16 bits, ce n’est pas une très haute définition. Mais qui sait ce qui va se passer ?… Peut-être qu’un jour des artistes voudront créer un format encore plus long qu’un album !

Svein : Certes, le CD était portable, mais il est arrivé presque trop tard. S’il était arrivé plus tôt, il aurait peut-être pu s’imposer. En encore… tu te souviens du footing avec ton discman ? Pas fun. Le lecteur CD dans les voitures est arrivé trop tard aussi. On est déjà passé à autre chose, c’est comme ça que le monde fonctionne. Tout le monde adore spéculer sur l’avenir de la musique. On verra bien. C’est probablement Sony qui a la réponse ! Ou Apple.

Röyksopp

The Inevitable End sonne comme un best of, dans le sens où il reflète toutes vos périodes. Comment l’avez-vous conçu ?

Torbjørn : Nous avons l’impression qu’il y a un lien entre les 5 albums studios que nous avons sortis. Chacun d’eux a également sa propre atmosphère. Sur cet album, nous avions envie de boucler la boucle. Les deux derniers titres se réfèrent à ce que nous avons fait sur Melody AM : le son est plus rugueux, plus organique, avec de vraies basses et de vraies percussions. C’est un choix délibéré. Lorsqu’on a commencé cet album, on bossait en même temps sur le projet avec Robyn, donc les deux sont assez proches. Nous abordons les mêmes thèmes, du moins. Les deux projets sont le reflet de notre état d’esprit à ce moment-là, et les années juste avant.

Nous avons vécus des moments difficiles, et nous avons ressenti le besoin de l’exprimer sur cet album, d’aller plus loin dans le lyrisme. Ce sont tout simplement les difficultés inhérentes à notre condition d’êtres humains, avec notre bagage émotionnel et intellectuel. Il y a aussi une notion de morale, de choix, qui font partie de la vie, tout comme le doute, et l’envie. Cet album, ce sont toutes ces choses réunies. C’est difficile de trouver l’émotion qui illustre de la façon la plus juste tel sentiment ou telle situation ; mais c’est un défit qui nous intéresse. Nous avons passé beaucoup de temps à définir l’atmosphère de l’album, à trouver la bonne façon d’exprimer tout ça. Ça va jusque dans la façon dont nous avons réalisé et mixé l’album : nous voulions que la production soit nuancée, et pas trop rentre-dedans. Tout ça est délibéré.

Pour finir, l’ordre des titres a également son importance car l’ensemble raconte une histoire. Pas une histoire comme dans un livre bien sûr, sinon, autant écrire un bouquin (rires). C’est plus subjectif. Sans en dévoiler trop, il y a un développement, et une conclusion. En ce qui concerne la production, comme il s’agit de l’album le plus lyrique qu’on ait fait, nous voulions qu’elle soit éclatante, tout en étant subtile. Tu sais, il existe des tas de techniques pour accrocher l’auditeur, mais nous avons voulu rester à l’écart de tout ça et produire une œuvre subtile, polie, presque dilué. Pas dans le sens minimal, la production est riche, mais nuancée.

Pour comparer avec la pop contemporaine, ou l’électro-pop sur le marché US, nous avons voulu baisser d’un ton. Nos personnalités se sont toujours reflétées dans ce que nous avons fait, mais jamais autant que dans les textes de cet album. C’est beaucoup plus franc.

Est-ce que travailler avec Robyn a changé quelque chose dans votre façon d’écrire ?

Svein : Complètement. Ca a changé à partir du moment où on a commencé à travailler avec des auteurs, parce qu’on a pas du tout ce background à la base. On a commencé en faisait de la musique instrumentale. Mais on est curieux et on a envie d’apprendre, alors on observe les gens travailler. On a appris beaucoup de Robyn. C’est une excellente compositrice, et comme chacun sait, une très bonne parolière. C’est quelque chose qui s’apprend, et c’est génial pour nous de pouvoir travailler avec des artistes aussi talentueux et nous améliorer à leurs côtés.

Robyn a dit récemment dans une interview que votre album était « sombre, mais pas froid ». Et vous, pouvez-vous nous révéler quelque chose sur le prochain album de Robyn ?

Svein : Ahah ! En effet, on en a écouté une bonne partie, mais c’est top secret. Ce que je peux dire, c’est que j’adore la direction qu’elle prend. Le truc génial avec elle, c’est qu’elle fait son truc ; elle ne se force pas à se construire l’image de quelqu’un qu’elle n’est pas. Ça sort comme ça vient, sa démarche est très sincère. Elle fait ce qu’elle veut, comme on a toujours essayé de faire dans notre propre carrière.

Dans votre bio, vous parlez de l’importance de choisir les bons chanteurs. Comment avez-vous sélectionné les featurings sur ce nouvel album ?

Svein : Susanne Sundfør, pour commencer, est norvégienne, comme nous. Elle écrit sa musique, et elle a une façon bien à elle de s’exprimer. Elle a aussi une voix exceptionnelle. Sans sans conteste la meilleure chanteuse de Norvège.

Torbjørn : Sa voix est empreinte de sa personnalité, elle dégage quelque chose d’unique. En général, je n’aime pas trop cette génération de chanteuses qui ont « un truc spécial » dans la voix, c’est souvent fake. Mais chez elle, tu sens que c’est SA voix. On voulait absolument bosser avec elle.

Svein : Elle a une voix exceptionnelle et son style bien à elle, elle peut faire ce qu’elle veut. Elle est presque dans la retenue, parfois. Si elle le voulait, elle pourrait s’exporter et avoir une carrière à la Whitney Houston, mais elle ne le fait pas. C’est ce que j’aime aussi chez elle. Il y a une certaine tristesse dans sa voix, c’est ce que nous recherchions pour cet album.

Svein : C’est la même chose pour Jamie McDermott (The Irrepressibles). Il est flamboyant, il y a quelque chose de théâtral dans sa voix, mais chez lui je sais que c’est sincère, parce que je le connais. C’est un chanteur extrêmement talentueux. Là encore, c’est exactement le genre de voix qu’on espérait trouver.

Torbjørn : En plus d’être un bon chanteur, Jamie a trouvé une façon originale d’exprimer la tristesse ou le désarroi. Tu connais l’expression qui dit que les Inuits ont 20 mots pour désigner la neige, ce qui est faux d’ailleurs, eh bien Jamie a 150 façons d’exprimer la tristesse dans son lexique vocal.

Svein : Comme Susanne, c’est quelqu’un que nous suivons depuis un moment. Nous avons découvert sa musique en 2010, juste après Junior, et avant Senior. On a immédiatement su qu’on voulait travailler avec lui, mais on attendait le bon moment. Ce que nous faisions à l’époque n’aurait pas fait sens avec sa voix.

Svein : Pour Ryan James, on voulait quelqu’un dont la voix se rapproche des nôtres. On a déjà chanté sur nos albums dans le passé, mais là on voulait quelqu’un qui chante comme nous mais en mieux ! Je suis sûr qu’on collaborera encore ensemble à l’avenir.

Torbjørn : Lorsqu’on a écouté les prises, on n’en croyait pas nos oreilles ! La plupart des chanteurs se seraient cassé les dents sur Sordid Affair, mais avec lui, ça sonne très naturel. C’était exactement ce qu’on cherchait, c’était le bon choix.

Vous avez enregistré à plusieurs reprises avec Karin Dreijer de The Knife. Comment avez-vous réagi à leur séparation ?

Svein : J’adore Karin, sa voix, sa musique, et The Knife. Pareil pour Olof. La première fois que nous avons travaillé avec Karin, c’était sur The Understanding, en 2005. A l’époque, ils venaient juste de sortir Deep Cuts. Ils ont eu une influence immense. Ils sont uniques, comme toutes les personnes avec qui nous avons eu la chance de collaborer. Pas seulement dans leur musique, mais aussi leur visuels, leur performances live, leur clips… Je ne sais pas si nous travaillerons de nouveau ensemble. J’adorerais, mais nous n’avons pas envie de nous répéter. Et je sais que c’est la même chose pour Karin. Parfois, j’aimerais garder la même équipe tout le temps, mais à force on n’intéresserait plus le public. Ceci dit, je pense qu’après un certain temps, on peut retravailler avec les mêmes personnes. Pour le moment, ce n’est pas prévu, mais quoiqu’il arrive, on leur souhaite le meilleur dans tous les domaines.

Vous avez prévu un évènement pour la fin ? Une tournée ?…

Svein : Honnêtement, on n’a pas trop envie d’un truc dégoulinant, avec des feux d’artifices, ça a déjà été fait. On voulait plutôt que cette « fin » ressemble à ce qui se passe probablement dans la vraie vie : on se fane peu à peu. Je ne peux pas en témoigner bien sûr, mais c’est comme ça que je l’imagine. Tu te désagrège. C’est comme dans une fête, ça ne s’arrête jamais brutalement, à un moment, tu te retrouves seul et tu as envie de dormir. Donc non, on n’a pas prévu de gros concert mégalo ou ce genre de truc.

Torbjørn : D’ailleurs, on ne pense jamais au live quand on compose. On a déjà rencontré des artistes en studio qui font attention par exemple à ce que telle partie d’une chanson ne soit pas trop longue à chanter en concert. On ne pense jamais à ça. Du coup, on est obligé d’adapter notre musique pour la scène. Je pense que certaines chansons de l’album, après quelques ajustements, fonctionneront très bien dans nos live.

Svein : Ça me fait penser qu’une des grandes évolutions des 15 dernières années dans la pop et l’électro c’est qu’aujourd’hui, il est admis de monter sur scène avec un ordinateur et jouer ton propre bootleg d’une chanson de Rihanna par exemple. C’est du live ! Du moment que les gens sont là et s’amusent, c’est cool. Il n’y a pas de règles, et ça signifie aussi que pour nous, il est plus facile de présenter nos productions telles quelles en live. Être sur scène avec nos synthés et des machines, c’est vraiment cool. Avant, si tu montais sur scène comme ça, on te reprochait de ne pas avoir de batteur, etc. C’est mieux accepté maintenant, c’est donc plus facile pour nous de transposer notre musique à la scène que ça ne l’était il y a plusieurs décennies.

Avez-vous déjà pensé à produire d’autres artistes ?

Svein : Ça se fera peut-être. Je n’ai pas envie de finir comme les Rolling Stones. Je ne sais pas quel âge ils ont exactement mais je n’ai pas envie d’être sur scène à 70 ans. Je trouve ça horrible, pour le public comme pour eux. C’est une des raisons pour lesquelles je pense que ce doit être cool de produire de la musique pour d’autres artistes sans se soucier du live. Mais on n’a pas encore décidé quoi que ce soit dans ce sens pour le moment. On ne se projette pas aussi loin.

Pour quel artiste rêveriez-vous de produire un album ?

Svein : Hum. Bonne question ! Si tu m’avais demandé ça il y a une douzaine d’années, j’aurais probablement répondu quelque chose de très commercial, ou un artiste hip-hop, parce que ça aurait été intéressant pour nous à l’époque. J’ai besoin d’y réfléchir un peu, c’est pas facile comme questions… Un comeback ce serait bien, parce que le risque est bien plus grand ! Depeche Mode, peut-être.

Torbjørn : Oui ! C’est très bien. On aurait une pression monstrueuse, ils ont tellement de fans et ils ont un univers bien à eux. Je pense qu’on y arriverait.

Pour finir, des guilty pleasures à confesser ?

Svein : Plein ! Mais puisqu’on est en France, je vais dire F.R. David, Words. J’ai grandi avec ça. J’aime toujours la production et sa voix. Les paroles sont ce qu’elles sont, mais ça reste une super souvenir, je devais avoir 5 ans quand j’écoutais ça. C’est mon guilty pleasure français !

Röyksopp, The Inevitable End, sortie le 10/11 (Polydor)
Transcription : M. LoJacono / Photo : M. Gastaldi
Retour au dossier Röyksopp Rédac Chef