Stèv Romani-Soccoro en interview : « Le clubbing est devenu un vecteur de tourisme »

Arrivé à Paris depuis 4 ans, Stèv Romani-Soccoro – aussi connu sous le nom de Gaston Tenenbaum – organise notamment depuis 3 ans les fameuses soirées Sale! en compagnie de Aubry. À la veille du lancement de sa nouvelle soirée, baptisée sobrement Mon Cul Est Une Autoroute Du Soleil (MCEUADS pour les intimes) et organisée cette fois-ci en compagnie de Charles Crost du label Le Turc Mécanique, nous l’avons rencontré pour qu’il puisse nous présenter cette nouvelle fête ambitieuse, et échanger sur la nuit parisienne et ses soldats de l’ombre.

MCEUADS

Est-ce que tu pourrais te présenter brièvement? Pourquoi tu t’es orienté vers l’organisation de soirée?

Parce que je ne suis pas DJ et que du coup je suis un gros frustré! Je suis assez nul en musique, mais assez bon pour réunir les gens et quelqu’un d’assez carré malgré tout. Avec Aubry, on se complète assez bien là-dessus parce que lui est très calé en musique et très bon DJ. J’ai une certaine admiration pour ce qu’il passe et ce qu’il fait. Je vais pas dire Cathy et David Guetta, mais s’il devait y avoir une Cathy ce serait moi, et lui David.

Je viens de Montpellier et je sors depuis que j’ai 14 ans. Mes premières soirées ce sont les raves dans la garrigue avec les camions, les parkas, les chiens et les caisses de 33 Export. La première soirée que j’ai organisé, je devais avoir 17 ans – c’était assez pourri d’ailleurs – mais ça m’a toujours un peu fasciné cet univers de la nuit. Boréalis, c’était mon premier festival, le Bar Live, qui était le plus gros after d’Europe, c’est là où j’ai fait toute ma jeunesse. Quand j’étais petit, j’étais fan de Dance, et puis ça a évolué vers des sons plus ardus. J’ai habité à Bruxelles, à Montréal, et j’ai pâti du manque de soirées qui me correspondaient vraiment. Quand je suis arrivé à Paris, c’était beaucoup plus facile parce que j’ai rencontré des gens qui étaient hyper motivés. On a pu faire assez vite des trucs ensemble qui correspondaient vraiment à ce dont on avait envie. Ensuite c’était assez facile de continuer, tu fais deux ou trois soirées et tu commences à avoir des contacts qui se ramifient dans plein d’endroits. Il suffit de bien gérer les messages que t’envoies. C’est quand même chouette de pouvoir réunir 500 ou 600 personnes, sur une piste de danse, sur de la musique qui te fait kiffer. C’est une drogue au final. C’est toujours ultra chiant tout ce qu’il y a à faire avant, mais une fois que t’es dedans et que tu vois les gens danser, c’est un sentiment qui te prend au cœur.

Mon Cul Est Une Autoroute Du Soleil, le nom est venu comment? Quelle est la volonté derrière cette soirée?

J’étais avec Charles du Turc Mécanique. On cherchait un nom ensemble, et c’est le premier truc absurde qui m’est venu par la tête. Pourquoi toujours essayer de trouver un truc très conceptuel? Il faut juste que ce soit drôle. Le but est d’essayer de faire un truc absurde à chaque fois et de travailler soit avec un label, soit avec un collectif. C’est assez intéressant d’essayer de réunir des identités qui sont assez différentes les unes des autres sous un même parasol, avec un nom complètement absurde. Ça a été dur de trouver un lieu adapté, que ce soit ni trop grand, ni trop petit, essayer de trouver une balance. On verra bien le 6 Mai si ça marche ou pas.

À quel public tu conseillerais de venir?

Le but est qu’il y ait un maximum de mélange, qu’on se réunisse tous autour d’un concept musical. Pour la première édition, c’est la techno, on verra pour la suite, mais on veut mélanger les foules. Le but est que les gens voient que la techno un peu dure n’est pas forcément de la musique bourrine, mais peut être un vrai chef d’œuvre. Si t’écoutes les SoundCloud de Jaquarius et ABSL, c’est une vraie symphonie, certes avec des machines et qui est un peu industrielle et tape au cerveau, mais ça change que de voir toujours le même système musical ou les mêmes tourner. C’est pour ça qu’on a aussi invité Minima Gesté, c’était le but aussi : qu’est-ce qu’une drag queen à la base est censée faire dans une soirée qui a une valeur rave? Dans les années ’90, t’aurais jamais vu ça.

Pourquoi tu t’es orienté vers ce line-up en particulier pour démarrer le projet?

Quand on a fait Renart à la Sale!, Benjamin Dierstein de Tripalium m’avait envoyé en sous-marin ses artistes, et je m’y suis retrouvé. Ils ont remodernisé ce que j’écoutais quand j’avais 14 ans et que j’étais en rave dans la garrigue et que j’étais au fin fond des bois. Les mecs ont quand même les couilles de revenir avec du son qui est très dur, de la techno bien tranchée, hyper intense, qui va vachement plus loin que ce qu’on entend dans la techno française actuelle. J’avais vraiment envie de les booker, mais c’est pas un clubbing qu’on peut proposer à n’importe quel public. Je pense que c’est aussi nouveau et émergeant de voir ça à Paris, de voir une organisation professionnelle proposer ce style musical. Tout ce qui est à tendance rave et techno dure se retrouve généralement dans des lieux secrets, interdits, ou des squats. Là, avec Tripalium, ils sont quand même au Batofar, au Glazart, ils sont vraiment établis dans Paris et il y a un vrai public qui les suit. Ça devient un gros truc, ils font des compilations qui marchent super bien, ils ont de la presse.

La Sale!, Souillon, Mon Cul Est Une Autoroute Du Soleil : pourquoi t’as toujours ce lien avec le sexe?

Parce que le sexe c’est la vie, c’est trop bien! C’est naturel, c’est comme boire, manger, dormir. En fait faudrait faire que ça dans la vie : boire, manger, dormir, et faire l’amour.

Et pas la fête?

Et la fête! Il y a toujours un rapport au sexe, parce que le but à chaque fois était de créer un truc où les gens ont envie de minauder les uns avec les autres. Les gens qui viennent à mes soirées, j’ai juste envie qu’ils se pécho. Mon but est que quand les gens repartent, ils aient écouté du bon son, ils soient saouls, et qu’ils rentrent à deux. Ça pour moi, c’est quand même hyper important.

Organisateur de soirée, pour ceux qui connaissent moins, ça consiste en quoi?

C’est compliqué. C’est un vrai rôle d’équilibriste : t’es le lien entre les artistes, leur bookeur, et le club. T’as une place où il faut être bien à l’aise, parce que t’as un deal avec le club, une proposition de budget avec l’artiste, et faut quand même faire un truc équilibré tout en ayant dans la tête qu’il faut que ça plaise aux gens pour qu’ils viennent. Parce que sinon, c’est toi qui prend. Faut trouver un juste milieu pour que tout fonctionne, communiquer au maximum et de la meilleure manière pour justifier pourquoi il faut qu’on vienne chez toi et pas chez les autres. Il faut aussi faire du partenariat parce que c’est intéressant d’avoir des partenaires qui te soutiennent dans ce que tu fais. Et après faut faire tout ce qui est management relationnel entre les uns et les autres. Essayer de satisfaire tout le monde pour que l’harmonie et l’osmose soient complètes le jour où tu viens à 23h et que tu repars à 6h, et que tout le monde soit content. Le but est vraiment de fédérer tout le monde, être la maman des uns et des autres – dans mon cas à moi en tout cas.

Il y a des pièges auxquels on ne s’attend pas?

Ça va du petit piège que tu peux pas connaître, on a eu ce qu’on a appelé pendant longtemps « La Malédiction du Câble », il nous manquait toujours un câble – au moment où la soirée s’ouvre évidemment – qu’Aubry doit aller chercher à Stalingrad alors que le club est à Rue Quincampoix. Après, à Paris, je pense que pendant un moment y’a eu pas mal de clubs malhonnêtes. Tu penses que tout le monde va te soutenir dans ce que tu fais, alors que parfois tu te trouves un peu le bec dans l’eau. Mais, généralement, ce qui est bien est qu’au niveau des artistes et tous les gens qui font la nuit, tout le monde a envie que ça fonctionne et que ça marche, parce que tout le monde a à y gagner quelque chose, que ça soit faire écouter sa musique ou montrer son art. Des pièges, y’en a du coup pas tant que ça, faut juste encore une fois être très équilibriste avec les budgets, les deals. Y’a des petits détails auxquels tu penses pas forcément la première fois. Mais généralement, dans l’ensemble, t’apprends vite, t’as pas le choix.

Y’a de plus en plus de soirées qui se multiplient, t’en penses quoi de cette démocratisation de la nuit?

C’est génial! Déjà pour le public, parce qu’à Paris maintenant tu peux faire la fête du mardi au dimanche sans t’arrêter si t’en as envie. Tout le monde peut un peu mettre son grain de sel, y’a des trucs plus pro que d’autres mais c’est pas forcément mauvais. Si t’adores la musique et que t’as envie d’en passer sans être forcément DJ, les bars t’ouvrent leur porte. Du coup tu peux te retrouver le mardi entre potes à boire un verre de rosé, et le samedi retrouver un line-up complètement taré. Quand j’avais 18 ans, à Paris, c’était que des putes à champagne en mode Fashion Week, fallait être belle et y’avait un videur à l’entrée. Aujourd’hui, l’image a peut-être du mal à changer à l’international, mais en tout cas nous les Parisiens je pense qu’on se rend compte de la chance qu’on a. Je suis content d’avoir le choix chaque soir entre plusieurs trucs différents – et des trucs hyper qualitatifs. Berlin et Londres, j’en ai rien à battre. J’ai pas besoin de prendre l’avion pour faire la fête, ici on a tout ce qu’il nous faut. Pour le coup j’en suis assez fier, je pense pas que dans n’importe quelle autre ville d’Europe on puisse en dire de même. Du jeudi au dimanche, au moins, t’as le choix pour faire pas mal de trucs, et pour pas trop cher en plus. La plupart du temps.

En dehors de tes soirées, tu conseillerais lesquelles?

Y’a une soirée où je vais vraiment à chaque fois, ou pratiquement, et où je sais que je m’amuserai tout le temps, c’est la House of Moda. Crame et Reno, ce sont des DJs avec qui tu es sûr que ça va être bon, et y’a tous les gens de la nuit qui aiment s’habiller à la démesure. C’est beau, visuellement. Après, la programmation des Fils de Vénus est impeccable à chaque fois, c’est un collectif qui sait dénicher des trucs que tu verras jamais ailleurs, et qui ont les couilles de le faire. Si tu veux passer une soirée musicalement parfaite, tu vas aux Fils de Vénus. Et puis les Jeudi Minuit de AZF qui sont aussi diversifiées que très très bonnes. En terme d’organisateurs de soirées, si je devais me limiter à trois, ce serait ceux-là.

Tu sens une compétition au sein du clubbing parisien?

Forcément. C’est le penchant négatif du fait qu’il y ait autant de propositions de la part des uns et des autres : y’a forcément une concurrence. Après, y’a deux façons de voir la concurrence : soit tu t’entraides, et c’est ce que font la plupart des gens dans le clubbing parisien, y’a un organisateur de soirée qui va me dire « je suis en galère de DJ », « attends je te file un truc! », y’a moyen de s’échanger des bons procédés. Et après y’a ceux qui préfèrent rester fermés sur eux-mêmes, et tant mieux pour eux, ça m’indiffère. Ça me fait pas kiffer d’être avec des gens fermés, donc du coup je laisse faire leurs trucs de leur côté.

Le public parisien, tu le trouves plutôt comment? T’as l’impression que ça part trop vite dans les excès, côté drogues notamment?

Tout le monde dit que le public parisien est relou, parce qu’on a cette réputation de merde depuis les putes à champagne de la Fashion Week. Moi, je trouve qu’il est exigeant parce qu’il a le droit de l’être, parce que quand tu paies 10 ou 15 balles pour entrer dans une soirée, que c’est la crise, t’es dans la merde et t’as pas de thune, tu peux te permettre de dire « ouais, vous me faites chier » parce que y’a pas ci ou ça. Pour la montée de drogue, y’en a toujours eu. Depuis que je sors, j’en ai toujours vu, c’est une base commune au clubbing, qu’il soit à Berlin, à Londres, à Montréal, à Bruxelles ou à New York. Peut-être que les Parisiens, j’avoue, se la donne un petit peu plus que les autres. Quand ils font la fête, ils la font pendant 48h. La drogue, ça a toujours fait partie de la fête depuis que la fête existe. Depuis les comptoirs d’opium aux rave des années ’90 à Manchester. Trouve-moi une fête où il n’y a pas eu de drogue, je te mets au défi.

Ton anniversaire où tu avais 8 ans?

Oui. Mais c’était pas du clubbing du coup.

L’obsession Berlinoise, essayer de refaire Berlin un peu partout, t’en penses quoi? Tu penses pas que chaque ville devrait avoir son identité?

C’est pas faux. Après, je suis allé qu’une fois à Berlin, où on a fait la fête pendant trois jours. C’était hyper intense et trop bien, mais ça m’a pas donné envie d’y retourner. Outre mesure, quand je vais à une OTTO10, ça a des similitudes avec Berlin, et on veut l’y associer parce que c’est la ville de la fête et ça donne une force au mouvement. Ça reconnecte à certains souvenirs. Mais finalement, à Londres, j’ai passé des fêtes très Berlinoises, mais spécifiques à Londres, et aujourd’hui à Paris y’en a qui sont du même acabit. C’est juste que pour Berlin, c’est son fond de commerce. Le clubbing est devenu un vecteur de tourisme. Du coup, donner référence à cette ville permet de charmer des gens. Il faut s’en dissocier, mais c’est hyper difficile en tant que promoteur parce que t’es obligé de ramener un maximum de monde. Ça permet une plus-value, mais de moins en moins. Le seul truc qu’on fait pas en tant que promoteurs de soirées, et c’est vraiment très con, c’est qu’on devrait avoir dans chaque crew quelqu’un qui fait de la rédaction en anglais et qui envoie ça à l’international pour montrer que Paris est en train d’exploser. Y’a des New Yorkais qui sont venus à la Folie le 23 Avril, ils m’ont dit « mais qu’est-ce que c’est que ce truc? d’où ça sort? ». Eux s’attendaient à voir les Bains comme dans les années ’80 où tout le monde faisait cling-cling avec des coupes de champagne, et où on écoutait de la House avec des meufs qui chantent en live. Mais c’est plus Paris. Il y a aussi une proposition de salles qui n’existait pas avant. Il faut arrêter de culpabiliser et penser qu’on est moins bien. J’ai envie de dire qu’on est vachement mieux. Je suis assez fier d’être Français et assez fier de ce qu’on fait en ce moment. On a une proposition clubbing riche et extrêmement qualitative. Je suis très heureux de faire la fête à Paris, et quand je pars en vacances, c’est pas pour faire la fête parce que j’ai un manque, je pars pour me reposer de la fête que j’ai fait à Paris.

Question bonus : des trois noms Club 56 / Melting Club / Alternateev.56, tu préfères lequel?

Le Club 56 sera toujours le Club 56. On l’a connu comme ça. Beaucoup d’expérimentations de mon réseau y ont commencé. Il est parfait, petit club crade de Belleville où tu réunis 150 personnes, tu peux y faire des expérimentations, c’est un des meilleurs clubs où tu as le droit de te tester, et merci de mettre ça à disposition. C’est rare d’avoir un lieu aussi libre dans n’importe quelle ville.

Mon Cul Est Une Autoroute Du Soleil, Vendredi 6 Mai à l’Alternateev.56 – 5€