World Peace Is Morrissey’s Business (Not Ours, Poor Little Fools)

Le chanteur crooner Morrissey , poète de la désolation, sort son 10ème album le 11 Juillet.
Premiers émois ici bas.

morrissey-pochette-album-world-peace-is-none-of-your-businessOn avait laissé Morrissey le crâne coincé dans des mots de têtes douteux (‘Something is squeezing my skull’) sur un album glam rock élégiaque mais un brin poussif (‘Years of Refusal’). A force d’avoir tant refusé, tant et tant, si longtemps, Morrissey semblait coincé dans ses obsessions, ses rancoeurs. Et de rancoeurs il fut beaucoup question sur cet album. Quelques mois après sa parution, remercié par Universal (le label Decca), il plubliait sa bio, sobrement intitulée « Autobiography » et parue chez Penguin, éditeur littéraire d’excellence – et directement dans la collection « classics », s’il vous plait -. Et le toupet de payer ; la biographie se classe N°1 des ventes en Angleterre pendant plusieurs semaines cet hiver. Revigoré, sans doute poursuivi par un autre parterre d’éditeurs, ceux du disque cette fois, Morrissey a repris du poil de la bête. The beast. Un drôle de mot pour décrire le Monsieur… qui revient requinqué après avoir sacrément pris l’air. Sur son nouvel album, enregistré en France – et même si l’on y croise un accordéon -, c’est surtout en terrain latin que Morrissey semble avoir trouvé son nouvel écrin. Guitares flamenco, trompettes et maracas se déploient tout au long du disque, télescopent les guitares rock habituelles pour mieux les envoyer bouler, dans une sorte d’orgie sonore inhabituelle chez le Lord anglais. La production de Joe Chiccarelli (Whites Stripes, The Strokes) et les arrangements de Gustavo Manzur apportent aux nouvelles chansons beaucoup d’espace, de respiration, et pour autant, laissent la voix de Morrissey prendre son envol, bien moins étriquée que sur l’album produit par Tony Visconti « Ringleader of the Tormentors », dernier opus de la trilogie « du retour » ; ce ‘Star Wars’ plutôt ‘Starmania’ d’un Morrissey laissé sur satellite dans les années 90, années d’errance et de peine ; de plain plain pain, dirait-t-il sans doute. Ironie du sort (encore elle), Morrissey vient de signer un deal pour deux albums chez Harvest, autre label d’Universal.

Universel, le nouvel album en a tous les atours. Pour autant Morrissey n’a pas laissé ce courant d’air world music salvateur l’emporter sur ses accords rock et sa… misanthropie. Au contraire. Si le chanteur a beaucoup et surtout parlé de lui par le passé (amours contrariés, mal être… ‘Maladjusted’), ce depuis les Smiths et sur ses 9 albums solo précédents ; s’il s’est beaucoup épanché sur ses déboires juridiques (le procès avec Mike Joyce et les chansons qui en découlèrent, pleines de fiel et d’aigreur), sur « World Peace is None of Your Business », Morrissey s’en prend à… l’être humain tout entier. Retourne sa haine de soi pour vous / nous (lui compris) la renvoyer à la face plutôt. Et tout y passe ; les gouvernements incompétents qui ne servent à rien et laissent indéfiniment se creuser le fossé entre les riches et les pauvres (la chanson qui donne son titre à l’album). L’homme macho gavé de ‘T bone steack’ qui finira avec un cancer de la ‘prostate’ (« I’m something better and bigger than a man, and I never killed an animal« , sur le spectral ‘I’m Not a Man’). Malhonnête, cette prétendue future épouse que vous imaginiez vous vouloir tant de bien (« she just wants a slave, to break his back in two for the living wage, so that she can laze and graze » sur ‘Kick the Bride down the Aisle’)… Plaidoyer à la misogynie – terrain connu depuis le premier album des Smiths (« Pretty Girls Make Graves ») – ou humour macabre ? Sans doute un peu des deux. Tout y passe donc. Jusqu’à la procréation : « everyone has babies, babies full of rabies.. take this thing away from me » sur l’un des meilleurs morceaux de l’album, l’inscisif ‘Neil Cassidy Drops Dead’. La Corrida en prend aussi pour son grade : « mad in Madrid, ill in Seville…hooray, hooray, the bullfighter dies, and nobody cries…we all want the bull to survive ».

On est là en terrain connu ; Morrissey fait son show de bons mots, avec sa mise en bouche légendaire, gutturale et articulée ; sur l’humain délabré, l’humain dévasté. Avec un sens du théâtrale et de la grandiloquence toujours plus grand mais aussi toujours plus éloquent ; ça marche, ça bouleverse. On n’en sort pas indemne ; on sort plein d’œdèmes de toutes ces certitudes. Et d’en déduire, au détour d’un morceau divulgué sur le net en version spoken words aux côtés de Pamela Anderson, amie croisée chez Peta – association activiste de la défense des droits des animaux : « Earth is the Loneliest Planet of All ». Comme si on ne le savait pas ? Il faudrait envoyer Morrissey sur Mars (peut-être pour un tea time avec David Bowie ?) et lui offrir son premier portable (sacrilège !) pour qu’il témoigne par satellite. Oh…satellite.. ‘Satellite Love’. Lou Reed. Misfit. Here we go again…

Ecouter le titre « Earth Is The Loneliest Planet »

Le meilleur de l’album réside ailleurs. Si ‘I’m Not a Man’ emporte et transporte, son propos – encore trop ‘self driven » comme disent les anglo-saxons – gêne un peu aux entournures. C’est dans le story telling que Morrissey se découvre et s’épanouit sur certaines chansons. Dans les rues d’ « Istanbul » à la recherche du fils providentiel conçu avec une prostituée, sillonnant les impasses, forcément obscures, forcements pleines de gangs et de slang. Dans la prison de Dublin « Mountjoy », où furent enfermés le poète Brendan Behan et John Lydon (Sex Pistols), Morrissey, errant tel le condamné qui attend son heure, fait le bilan de sa vie (« I won’t miss anybody, the only thing that makes me cry is when I see the sky »). Chanson qui n’est pas sans rappeler ‘Late Night, Maudlin Street » sur ‘Viva Hate’, premier album solo de Momo. 25 à ans plus tard, beaucoup de détours plus loin, tous les chemins laissaient penser qu’ils menaient pourtant à Rome, et ce fut le cas pour l’album « Ringleaders… » enregistré en Italie entre les dorures d’un palace, l’isolation d’un studio d’enregistrement et… quelques pizzerias des bas-fonds si chers à Pasolini. Et pourtant. c’est en prison que l’on revient encore et toujours. Façon Oscar Wilde dans « La ballade de la geôle de Reading ». Mais aussi la taule comme métaphore de l’enveloppe corporelle.

Morrissey un peu plus loin s’attendrit sur le sort (essoré) d’une ado qui se jette dans les escaliers de son lycée parce qu’elle n’a pas obtenu les bonnes notes que son père et son « lovely boyfriend » espéraient d’elle (‘Staircase at the University’). On retrouve enfin un Morrissey bienveillant, celui qui parlait à et fit chavirer tant d’adolescents par son humanité, ses fulgurances et ses doutes, ses pertinences lucides et son romantisme idéaliste : même misanthrope, même solitaire, on ne pouvait qu’aimer ce personnage entier à la voix presque soul et souvent si triste. Le Nina Simone du rock indé, presque. Qui parlait mieux alors de l’adolescence ? Cette période par essence la plus solitaire, difficile et lunaire, où l’on est si seul au milieu d’un groupe de fortune, si infortuné devant son propre reflet ? Morrissey était alors le grand frère parfait. Il est ensuite devenu Mozzer, une sorte de ‘mère morale’ ; puis notre vieille tante (« Kill Uncle »). Mais le chanteur cette fois reprend enfin la main : avec ce nouvel album, il devient un peu notre papa à tous – notre grand père plutôt pour les plus jeunes -. Morrissey est de nouveau attachant. Il clame même avoir besoin d’amour, simplement, sans chichi, sur un ‘Kiss Me a Lot » galvanisant et vorace (« Kiss me all over my face, kiss me all over the place »… son plus grand refrain depuis « Bigmouth Strikes Again », au bas mot). Kiss him a lot ? Un ou une volontaire dans le périmètre pour la pelle du siècle au plus notoire des prognathes ? Qu’on se rassure, Morrissey n’a pas non plus perdu son sens de l’humour, sordide et tordu, hilarant de dépit, si excentrique ; « look at that cow in the field it knows more than your bride knows now ». La première partie de l’album oscille entre grandeur et décadence ; en grande forme, Morrissey n’a d’ailleurs jamais si bien chanté, délecté de ce souffle nouveau. L’autre moitié du disque, principalement composée de ballades ou mid-tempos, évoque la grâce des meilleurs jours, ceux de ‘Viva Hate’ ou ‘Vauxhall and I » ; comme si on avait enfin retrouvé un Morrissey souvent égaré dans les allées du Père Lachaise, de White Chappell ou sur les hauteurs de Hollywood Hills. ‘Still ill’.

« World Peace is None of your Business » est donc d’excellente tenue, affiche bien ; habillages sonores lugubres ou chansons solaires se suivent et forment un tout ; un véritable album, tortueux mais vivace. Le disque se termine sur ‘Oleo Concerto’, ricochet élégant au tire-larmes ‘I Won’t Share You’, tout dernier morceau du tout dernier album des Smiths « Strangeways Here We Come ». Strangeways. Encore le nom d’une prison. Celle de Manchester cette fois. La boucle est bouclée; le sillon siphonné. Morrissey pourrait presque quitter cette terre serein, son enveloppe charnelle décharnée. Comme il le chantait sur « All you Need is Me », « you will miss me when I’m gone ». Oh yes we wil. We already do. Vivement le prochain album.